Définitions et repères
Pourquoi parler de « chamanismes » au pluriel ?
Le mot « chamanisme » est un terme comparatif forgé par des observateurs extérieurs. Il met sous une même étiquette des pratiques locales très différentes. Quand cela est possible, il est préférable d’employer les noms autochtones : angakkuq (Inuit), oyuun/udagan (Sakha–Yakoutes), miko/itako (Japon), paqos (Andes), vegetalistas/onaya (Amazonie), etc. Tous ne se reconnaissent pas dans le mot « chamane ».
Repères communs (définitions utiles)
Spécialiste rituel. Une personne choisie par vocation, apprentissage, crise ou héritage. Elle médie entre humains, esprits de la nature, ancêtres et maîtres d’animaux.
Techniques et dispositifs. Transe ou possession, chants et souffles, tambour, masques et costumes, jeûnes et bains, rêves initiatiques, régimes alimentaires, plantes (selon les régions), offrandes et tabous.
Fonctions. Guérir et apaiser, deviner et conseiller, accompagner les âmes, rétablir l’équilibre entre les vivants, le territoire, les cycles et les puissances.
À retenir : il ne s’agit pas d’une « religion universelle », mais de métiers du lien au monde, multiples et situés.
Courants régionaux
1) Sibérie (Evenki/Toungouses, Sakha–Yakoutes, Tchouktches…)
Traits saillants.
- Aller-retour de l’âme : voyages extatiques pour négocier avec les esprits, retrouver une « âme perdue » ou escorter un gibier.
- Tambour : instrument central, parfois considéré comme un « renne » ou une « barque » qui transporte le praticien.
- Esprits auxiliaires : aidants hérités, adoptés ou domestiqués (esprits d’animaux, ancêtres, maîtres de lieux).
- Initiation : crise de maladie, rêves d’enseignants, fabrication d’un costume chargé de signes.
Termes locaux (exemples). Evenki : šaman ; Sakha (Yakoutes) : oyuun (praticien), udagan (femme). On rencontre aussi des formes de « chamanisme familial » où les fonctions sont tenues au sein de la parenté.
Fonctions courantes. Soins (extractions symboliques, réintégrations), divination, protection des troupeaux de rennes, gestion des hasards de la chasse.
2) Japon (miko, itako et traditions voisines)
Médiumnités de possession.
- Miko : desservantes de sanctuaires, danse, oracles, rituels de purification. Dans l’histoire, ces fonctions ont varié selon les époques et les régions.
- Itako (Tōhoku) : femmes, souvent non-voyantes, spécialisées dans le kuchiyose (appel des défunts) et le conseil. Formation ascétique et chants rituels.
Repères historiques. Des récits anciens évoquent des cheffes voyantes (ex. la reine Himiko), et des lignées de femmes et d’hommes médiums. Les pratiques contemporaines existent encore mais se transforment.
Fonctions courantes. Oracles, consolation des familles, apaisement des esprits, bénédictions et passages de vie.
3) Canada (Inuit & Algonquiens)
Inuit : l’angakkuq.
- Rôle. Médiateur entre la communauté et les tuurngait (esprits auxiliaires), gardien des règles (tabous de chasse, pureté) et négociateur auprès des maîtresses/maîtres des animaux marins.
- Pratiques. Chants, confessions publiques, voyages en esprit, régimes et abstinences, « libération » d’un mal accroché à quelqu’un.
Algonquiens (Ojibwés, Cris, etc.) : la « tente tremblante ».
- Jiisikaan/Jiisakaan (shaking tent) : un dispositif rituel où l’officiant dialogue avec des esprits pour divination, diagnostic et conseil. Décrit dès le XVIIe siècle, il a connu des continuités et des transformations jusqu’au XXe.
Fonctions courantes. Guérison, orientation pour la chasse et les déplacements, résolution de conflits, rétablissement du lien avec les animaux-personnes.
4) Pérou
Deux grandes familles de pratiques coexistent et dialoguent :
A. Andes (Quechua/Aymara).
- Spiritualité des huacas et des apus (forces des montagnes, sources, rochers) transmise par des récits et des offices.
- Offrandes et réciprocité (ayni) : paquets rituels, libations, fumigations, processions. Aujourd’hui, des spécialistes appelés paqos servent d’intercesseurs, souvent sans transe spectaculaire.
B. Amazonie péruvienne.
- Végétalisme (chez des guérisseurs dits vegetalistas ou onaya) : régimes d’apprentissage avec des « plantes-maîtres », diètes, chants ícaros qui « guident » les soins.
- Ayahuasca (selon les groupes) comme outil de diagnostic, de vision et de soin, au sein d’un cadre rituel précis.
Fonctions courantes. Soins individuels et collectifs, rééquilibrage relationnel, protection, recherche d’un « bon chemin » pour la personne et sa maisonnée.
Glossaire bref (quelques mots à connaître)
- Angakkuq (Inuit) : spécialiste rituel, médiateur avec les tuurngait.
- Itako / Miko (Japon) : médiums et officiantes ; kuchiyose : séance d’appel des défunts.
- Jiisikaan / Shaking tent (Algonquien) : dispositif de consultation et de divination.
- Oyuun / Udagan (Sakha–Yakoutes) : praticien·ne de type chamanique.
- Paqo (Andes quechuas) : officiant des offrandes et de la relation aux apus et à Pachamama.
- Vegetalista / Onaya (Amazonie) : guérisseur qui apprend auprès des « plantes-maîtres ».
- Ícaro : chant rituel qui guide, ouvre, apaise, ou protège selon son « chemin ».
Pour aller plus loin (quelques traductions et classiques)
(Sélection indicative, utile pour une bibliographie en bas de page ; les références existent en français ou en anglais selon les titres.)
- Sibérie : S. M. Shirokogoroff, Psychomental Complex of the Tungus (1935) ; W. Sieroszewski, Les Yakoutes (1896, trad.) ; W. Jochelson, The Koryak (1908).
- Japon : Hori Ichirō, « Shamanism in Japan » (Nanzan Institute) ; études sur les itako (Tohoku) et la possession oraculaire ; mentions anciennes de la reine Himiko.
- Inuit : Knud Rasmussen, Intellectual Culture of the Iglulik/Hudson Bay Eskimos (1929–1930).
- Algonquiens : Åke Hultkrantz, « Spirit Lodge / Shaking Tent » ; Harvey A. Feit sur la tente tremblante crie.
- Andes : Manuscrit de Huarochirí (Quechua, c. 1600 ; trad. Frank Salomon & George L. Urioste).
- Amazonie péruvienne : Luis Eduardo Luna, Vegetalismo (1986) ; Graham Townsley, « Song Paths » (1993).